15 juin 2013

Le Petit Musée des Horreurs



    Nous y voilà : cette anthologie est celle dont le titre a inspiré celui de mon blog (anciennement "Lectures Vespérales : la petite bibliothèque des horreurs"). Si j'ai fait ce choix,  c'est parce que, comme vous allez l'apprendre plus en détails dans cet article, ce recueil, autant par les récits qu'il contient que par l'atmosphère qu'il crée, se rapproche le plus de mes goûts littéraires et de ce que j'aime retrouver dans mes lectures.

    Le recueil est une forme que j'apprécie tout particulièrement, surtout quand il est organisé autour d'un thème. Là, Nathalie Prince nous fait connaître, après une introduction savamment rédigée pour nous mettre dans l'ambiance, des nouvelles écrites entre 1880 et 1900. Oui, vous avez compris, on est dans l'atmosphère de perversion de la littérature décadente, que la collection Bouquins avait déjà explorée avec une anthologie de Barbey d'Aurevilly. Si les auteurs choisis sont tous français, c'est par pur sens pratique car les auteurs de cette période sont trop nombreux pour être tous abordés! Vous retrouverez donc, entre autres, Maupassant, Richepin, Rémy de Gourmont, Jean Lorrain, Maurice Renard, Jules Verne, Henri de Régnier, Catulle Mendès...
    L'introduction est très précise et bien documentée, et contient de nombreuses citations et références littéraires qui sont tout autant d'idées de lecture. Nathalie Prince met l'accent sur l'aspect "charnière" de la période fin-de-siècle, dans laquelle on ne croit plus au merveilleux extérieur, mais où l'on  s'intéresse à ce qui se trouve en soi. En effet, les auteurs fouillent l'intérieur de l'être humain en focalisant leur curiosité ce qu'il peut avoir de plus horrible, entre les désirs enfouis et les peurs les plus diverses. L'attrait tout nouveau pour la science est également présent, et les découvertes récentes en biologie servent les auteurs qui illustrent la mort par des connaissances précises. Un autre changement apparaît donc : on ne se contente plus d'évoquer la mort, mais on s'attarde sur des détails de plus en plus fréquents considérés comme inimaginables jusqu'à cette époque très particulière. La mort n'est plus seulement décrite d'un point de vue psychologique, elle devient physique.
   
    Ce splendide musée est organisé en quatre parties, elles-mêmes divisées en chapitres : "Fantômes, Spectres et Charognes", " Délires, névroses et folies douces", "Amours et désamours fantastiques", "Trois mythes fantastiques: Narcisse, Pygmalion, Don Juan". Je crois que la dernière a été celle que j'ai le moins aimé, même si les auteurs ont magnifiquement revisité ces mythe bien connus. J'ai aimé le fait que la première partie nous plonge dans le recueil avec des thèmes classiques : on s'immerge dans un autre monde par l'intermédiaire de thèmes familiers. C'est la partie "Délires, névroses et folies douces" qui montre le plus l'introspection chère aux romantiques qui imprègne de plus en plus le fantastique à la fin du XIXè. Les démons ne sont plus face aux personnages, mais en eux. Il devient alors bien plus difficile de combattre un mal intérieur qu'un simple monstre qui ne fait pas partie de soi...

   Chaque chapitre commence par une curiosité : un article scientifique ou un article de journal en relation avec les nouvelles suivantes, qui permet de mieux les apprécier tout en rendant certains éléments plus réalistes. En effet, ces curiosités attestent non seulement de l'attrait pour la science de la société du dix-neuvième siècle, mais sont également là dans le but de rendre certains aspects surnaturels du roman plus réalistes, dans la mesure où la science de l'époque, basée sur les connaissances... de l'époque, s'intéressait à des faits pouvant paraître totalement surréalistes au lecteur contemporain : la mort physique est-elle une véritable fin? N'existe-il vraiment rien après? Un corps irrémédiablement endommagé peut-il encore abriter la vie?
   
  Au final, ces nouvelles ne traitent pas uniquement du fantastique dans son aspect merveilleux, peuplé de créatures incroyables et de fantômes, mais bien des recoins les plus sombres et les moins avouables de la nature humaine. Les fantômes et les revenants, avant d'être ceux qui hantent le monde "réel", sont d'abord ceux qui tourmentent les personnages principaux. Le meilleur est que l'ensemble de ces nouvelles, malgré leur thème macabre, n'est pas totalement dénué de poésie, tant dans le style d'écriture soigné du dix-neuvième siècle, que dans la manière de traiter des sentiments qu'inspirent le (ou les!) élément(s) surnaturel(s) du récit à ses personnages principaux. Je le recommande aux admirateurs de Baudelaire, Poe, Aurevilly, Huymans, Gautier, Jean Richepin ou Maupassant. Si je vous parle de Jean Rchepin et de Maupassant, c'est parce que la plupart de ces nouvelles ont une certaine tonalité ironique, qui se remarque le plus dans des nouvelles aux chutes cruelles et pleines d'humour noir.

    Voici un extrait d'une de mes nouvelles favorites, le Rendez-vous, de Maurice Renard, histoire de vous montrer un aperçu de la tonalité générale du recueil :

« Et tout à coup, monsieur, mes dents se mirent à claquer, et mes ossements commencèrent à danser la danse des Morts... J'étais devant ma porte ouverte, sans pouvoir y passer... J'écoutais monter le masque... le masque de l'avenue Rachel... Je l'entendais chanceler contre les murs, dans la pénombre... Une exhalaison de morgue le précédait !...
Il surgit, accroché à la rampe.... Ce n'était pas un burnous... une toge non plus... Il écarta le suaire qui l'enveloppait ; ce que j'aperçus, aux lueurs du couchant, ne pourrait se traduire. Ce n'était ni masculin, ni féminin, ce n'était pas ivre : c'était un être de limon qui s'approchait de moi... un monstre obscur et vaseux qui me touche...
Il m'étreignit de sa rigidité froide et gluante... Et voici qu'un râle essaya de parler :
Viens ! viens vite ! nos heures sont écourtées ; j'ai eu tant de peine à sortir... Je
suis en retard... Viens, mon amour !... Oh ! je souffre le martyre... Mais je t'aime encore plus que je n'ai mal... Viens !
Je me laissais faire, abêti, sans comprendre ; et feu ma maîtresse m'entraîna vers la chambre. »

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