19 août 2013

Drood



    Dan Simmons a une fois de plus réussi à me conquérir totalement avec un autre des ses romans fantastiques : Drood. Le titre vous rappelle quelque chose? Vous avez raison : nous avons là une référence au très fameux Mystère d'Edwin Drood de Dickens. Le Mystère d'Edwin Drood est un roman inachevé de Dickens, l'écrivain étant mort avant d'avoir pu terminer ce qui s'annonçait comme un chef d'oeuvre. En effet, le mystère s'achève en plein milieu d'un chapitre. Depuis, écrivains et simples lecteurs se sont essayés sans succès à résoudre un des plus intrigants mystères de la littérature, jusqu'à ce que Paul Kinnet, en 1956, reprenne une fin très convaincante.

    Dan Simmons n'évoque pas cette fin et ne s'intéresse qu'à ce qu'a pu écrire Dickens. Dans son roman, nous retrouvons non seulement Dickens lui-même mais son ami, collaborateur et éternel rival, Wilkie Collins, ainsi qu'un personnage inquiétant, du nom de Drood... Wilkie Collins est le narrateur de cet audacieux roman, et s'adresse au lecteur moderne que nous sommes, qu'il nomme, parfois avec une certaine ironie, Cher Lecteur.
    Resituons le contexte : en 1865, le train qui ramène Dickens à Londres déraille. Sur les lieux de l'accident, en plus des très nombreux blessés et quelques rescapés, Dickens rencontre, allant comme lui auprès des survivants, un homme vêtu d'une cape noire et d'un haut-de-forme, au nez et paupières inexistantes, qui prétend s'appeler Drood et avoir prévu sa rencontre avec l'écrivain. Dès lors, Dickens, puis Wilkie Collins, deviennent totalement obsédés par Drood. Mesmérisme, excursions plus que douteuses dans des souterrains voisins du réseau d'égouts de Londres, hallucinations, rêves étranges, morts suspectes... C'est l'univers de Dickens et de Collins qui va basculer dans les ténèbres, guidé dans sa chute par Drood. Les deux écrivains seront accompagnés dans leur déchéance par l'inspecteur Field, lui aussi obsédé par Drood, à qui il attribue plus de trois cents meurtres, directs ou indirects.
   
   La description du physique de Drood m'a énormément rappelé celle de Lord Voldemort, dès le quatrième tome de Harry Potter, quand celui-dont-je-n'aurais-pas-dû-écrire-le-nom se réincarne. Étant donné que le roman de Simmons a été publié en 2007, ce n'est pas impossible, mais je ne connais absolument pas les sentiments de Dan Simmons par rapport à la série de J.K. Rowling. De même, Drood est une sorte de maître de magie noire, influencé par les mythes de l’Égypte antique. 
    Entre les quatre personnages va se jouer une incroyable et dangereuse partie d'échecs, qui n'est pas sans rappeler celle de l'Echiquier du mal, un autre roman de Dan Simmons.
    En ce qui concerne le cadre, les fumeries d'opium plus ou moins insalubres, les souterrains les plus reculés et malsains de Londres, les quartiers les moins bien fréquentés de la capitale et les demeures respectives de Dickens et Collins accueilleront nos personnages principaux. Il faut ajouter à cela le cimetière près de la cathédrale de la ville de Rochester, qui correspond à la ville imaginaire de Cloisterham dans le Mystère d'Edwin Drood.
 
     Ce roman n'est pas seulement un roman à suspense que l'on lit pour passer un bon moment, mais c'est aussi une sorte de biographie condensée et revisitée de deux écrivains majeurs de l'époque victorienne. En effet, Dan Simmons sait ancrer son récit imaginaire dans la réalité, ce qu'il avait déjà magistralement réussi avec Terreur, et dans une moins grande mais tout de même impressionnante mesure, dans l’Échiquier du mal. La quatrième de couverture de mon édition (Pocket) met en valeur l'incroyable documentation de Simmons, et je ne peux que lui donner raison. De même, dans Terreur, j'ai été subjuguée par les faits historiques tout à faits exacts, et mêlés de façon remarquable et parfaitement fluide au récit imaginaire. Avec Dan Simmons, la réalité historique cède peu à peu le pas à l'imaginaire, à la création d'un univers incroyable et très prenant. Une fois encore, Dan Simmons a su prouver, avec Drood, son double talent d'écrivain et d'historien. Il faut ajouter à la qualité et quantité époustouflante d'informations sur les deux écrivains et la Londres de la fin du XIXè de grandes connaissances sur l’Égypte antique bien qu'heureusement, les pratiques auxquelles se livrent Drood et ses acolytes soient de pures inventions.
  
    Pour en revenir à Dickens et Collins, on assiste dans ce roman aux éléments majeurs de la vie des deux écrivains. Lorsque se produit le terrible déraillement de train de Staplehurst, Dickens est en train de travailler sur son prochain roman tandis que Wilkie Collins s'apprête à publier la Dame en Blanc, un de ses best-sellers. On suit donc, au fil des chapitres, l'avancée des travaux d'écriture de deux complices rivaux : de leurs publications indépendantes ou communes, de leur collaboration à la revue All the year round, aux adaptations pour la scène de certains romans écrits seuls ou en commun aux tournées de lectures publiques données par Dickens, Simmons nous dit tout et nous raconte les plus grands moments des vies des deux écrivains. Leur vie privée nous est également relatée dans ce roman, et rien ou presque ne nous est épargné, tant le filtre que constitue Wilkie Collins nous livre sans merci les moindres agissements de Dickens.
 
   En effet, Wilkie Collins éprouve des sentiments quelque peu ambigus à l'égard de Dickens : jaloux de sa réussite et de son statut extrêmement populaire auprès des lecteurs londoniens puis américains, il est clair que Collins supporte très mal le succès de l'autoproclamé "Inimitable" - un surnom qu'il utilisera tout au long du roman avec une ironie teintée d'amertume. Collins donne également l'impression de vouloir discréditer Dickens aux yeux du lecteur des temps futurs que nous sommes pour lui, comme s'il ne pouvait envisager l'idée que son succès et sa popularité restent intacts plus d'un siècle après. Malheureusement, je dois avouer que pour ma part, cette stratégie a réussi. Je serais incapable de dire quelle est la position réelle de Simmons par rapport à Dickens et s'il a voulu rétablir la popularité due à Wilkie Collins aux dépends de Dickens par exemple, mais la description faite de Dickens m'a laissée froide sur certains aspects, bien que je continue d'admirer l'écrivain.
  
    Wilkie Collins fait un narrateur tout sauf objectif dans ce roman, ce qui rend ce choix extrêmement intéressant : on se retrouve rapidement incapable de démêler le faux du vrai, entre les transes mesmériennes dans lesquelles tente de le plonger Dickens, ses angoisses, ses frayeurs, et ses cauchemars dus à une consommation bien plus qu'excessive d'opiacées, sous la forme d'opium qu'il fume très régulièrement et en quantités astronomiques, ou sous forme du laudanum qu'il absorbe en quantités tout aussi excessive et plusieurs fois par jour. Au final, Wilkie Collins nous livre une réalité douteuse car, au fur et à mesure que le mystère paraît se lever, on ne manque pas de remarquer que la consommation de laudanum par l'écrivain augmente en même temps que sa douleur causé par une goutte rhumatismale qui ne le laisse pas en paix. Le suspense est donc à son comble, car le narrateur présente une vision peu fiable, mais également filtrée par les informations qu'il reçoit de seconde main, qu'elle soit celle de l'ancien inspecteur de Scotland Yard Field ou Dickens lui-même, qui lui cache des informations sur Drood au fur et à mesure que l'amitié entre les deux écrivains s'étiole.
    On sent également une amertume très présente dans la façon qu'a Collins de s'adresser au lecteur, de qui il semble assez proche au début du roman, puis dont il s'éloigne à la toute fin, ne manquant pas d'user d'un langage cru montrant sa lassitude. Collins, dépeint par Dan Simmons, est un écrivain manquant certaines fois de confiance en lui, bien qu'il lui arrive par moments de se comparer à Dickens d'abord en tant qu'égal, puis en tant que supérieur. Il fait montre d'une rage déterminée de démontrer à Dickens, au monde entier (en particulier leur lectorat commun), au lecteur et surtout à lui-même qu'il a dépassé le "maître".

    Dan Simmons a une fois de plus signé un chef d'oeuvre. Je ne sais pas comment interpréter le roman par rapport de sa vie à lui, mais j'ai énormément apprécié sa manière très habile de réécrire et donner une signification inédite aux vies de Collins et Dickens. Dans Drood, Simmons a réalisé un incroyable travail de double-réécriture : il a non seulement réécrit la vie des deux écrivains en incluant un élément surnaturel, mais a aussi réécrit le mystère d'Edwin Drood en prêtant à certains éléments du roman de Dickens la signification correspondant aux événements pour le moins étranges se déroulant dans son roman. Magistral!

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